Prendre la plume est, d'un point de vue strictement pragmatique, l'acte d'une seule personne. Retranscrire une pensée en germe par l'intermédiaire de l'encre reste l'ouvrage égoïste de l'auteur, unique décisionnaire du rendu de l'activité cérébrale. Cependant, le lecteur ne peut être dupe en se penchant uniquement sur le fruit, abstrayant l'arbre et la sève qui l'ont fait naître. L'édifice final trouve, en effet, son essence dans un creuset de cultures, de référents idéologiques, d'apports personnels, quelque soit la qualité de l'œuvre. Alors que l'emploi du "Je" pourrait être le juste reflet de l'acte mécanique perçu dans l'écriture, le Nous veut témoigner du pluralisme de l'esprit, véritable pousse-plume des auteurs. Ainsi, le choix éditorial de se fondre dans le Nous est à aborder davantage comme le modeste hommage à un héritage plutôt qu'un stratagème malicieux pour déguiser différentes prises de positions.

Cette question du Nous parait être au centre des préoccupations actuelles. Au-delà d'un climat de crise, des enjeux strictement politiques sont en cours dans la société tel que le montrent les diverses mobilisations au grès des conflits dans les entreprises, au fil des défilés universitaires, au sein d'hôpitaux condamnés à penser. Le point commun de ces mouvements est l'impératif du collectif. Quand le "Eux" demeure aussi honni qu'uni, les liens du Nous deviennent un enjeu de lutte de premier ordre. Problème, comment rendre effective la douce pensée de l'union? Ce vœu de fond se confronte souvent à la forme par laquelle s'agrègent les individus mobilisés. Quand certains espèrent la cohésion derrière une barricade d'autres préfèrent la démonstration de la solidarité sur le bitume tandis que le reste niche ses espoirs dans la création d'alternatives. Les divers visages de l'ensemble peuvent avoir la conséquence indirecte de réduire l'effet d'unité. Or, dans les schèmes modernes ce sont les bouliers, hélas, qui offrent l'écho voire la légitimité d'une contestation. Hélas, car dans le domaine de la raison il arrive que la minorité porte la justice à l'inverse d'une majorité résignée à une doxa aveuglante. Sans céder à l'espérance d'une popularisation à tout crin des luttes, dans le simple but de caresser l'opinion publique - si discutable - dans le sens du chiffre, il apparaît primordiale pour le Nous de dépasser la querelle des formes pour entrer dans la construction d'un lien soudé par les revendications mais également par l'après. A partir de là, nous pouvons nous interroger sur la pertinence de modes d'actions immuables niant le nécessaire caractère polymorphe d'une mobilisation ancrée dans une sphère mediatico-politique en mouvement permanent. Ce qui a pu resserrer le Nous un temps peut, progressivement, exciter les "Je" avant d'aboutir à un "Nous" sans réelle conjugaison d'esprits.

Finalement ce "Nous" renferme l'espoir mêlé à l'inconfort du pluralisme. Savoir ne plus être seul pour faire et évoquer une réalité, soulage d'un poids jusqu'ici retenue de toute envolée utopique. Faire ensemble ce que nous avons idéalisé solitairement entraîne la négociation, l'oubli d'un dessein espéré individuellement, au risque de se sentir traître de sa propre histoire. Le "Nous" est un consensus, une violence précieuse sur l'ego afin que le Eux ne se nourrisse pas des liens distendus du "Nous". L'esprit collectif sera un succès lorsqu'il aura survécu à toutes les rivalités et existera simplement pour lui-même.